Pierre Varin - Boomerang



Pierre Varin - Boomerang :

Les 5 jours vus par les Bizuts Méditerranéens

J’ai les yeux qui piquent dans cette nuit de convoyage. Déjà 350 Km avec Boomerang à la traine, il en reste autant. Demain j’arriverai à Vidy. Je suis chaleureusement accueilli par l’homme à la trottinette. J’apprendrai par la suite qu’il s’appelle Hubert et qu’il sera généreux en aide et conseils. En attendant mon coéquipier Pierre, il me donnera le précieux conseil de privilégier la côte suisse du Lac. Pierre est arrivé. Le bateau est à l’eau, le mât réglé pour la pétole. Briefing météo, nous sommes largués, « Morget, Vauderon, Sechard, Radar… » nous ne maitrisons pas la météo locale malgré notre travail de préparation. L’aventure commence… Il n’y a ni famille ni d’amis sur le ponton. Tant mieux, on pourra rater notre départ sans honte. Finalement ce n’est pas le cas. Départ viseur comme on le voulait et on se permet même un tribord contre le bateau au spi rose. On est dans la course, dans les premiers à la bouée de dégagement puis neuvièmes à Vidy. C’est bien et pas bien, on est devant et on doit choisir où aller. On n’hésite pas, car l’homme à la trottinette a dit de rester en Suisse. Trop tard, on s’aperçoit que tous les poursuivants partent au milieu du Lac et évitent notre première molle à la sortie de la baie de Morges. On devra tricoter toute la nuit dans les risées pour se trouver 17ème à Genève. Toujours pas d’hésitation, on ira au Bouveret en longeant la Suisse, comme tout le monde. Trottinetteman nous l’a dit.

Surprise : SMS de nos femmes qui nous disent qu’on fait la course tous seuls, mais que ça ne va pas si mal. Ce sera notre moment de gloire. Tout le monde est passé côté France, sauf nous. On arrive même à intéresser la charmante fille de la presse avec notre tactique de méditerranéen. Elle nous appelle au téléphone et on répond comme des footballeurs : bah, oui, on nous a conseillé la Suisse… de toute manière on n’était pas venus jusqu’ici pour naviguer en France, non ?! L’important c’est de marquer des buts, on verra à la bouée…

A la bouée les adversaires nous charrient également pour notre détour : « il est grand notre lac, hein … ? ». Mais nous avons récupéré plusieurs places, on est à nouveau devant le spinnaker rose. La nuit suivante est généreuse en sensations, car la brise de terre est chargée des odeurs de champignons, d’herbe, des vaches, d’ordures et de croissants encore chauds. Elle nous apporte aussi le bruit des trains et d’un téléphone qui sonne à l’aube. Mais frôler la côte ne paie pas, maintenant c’est clair. A Genève on est à nouveau dans les derniers.

Plus on déprime, plus la course s’ouvre. Le vent arrive en fin de matinée. Sur facebook on découvre qu’on appelle ça de la Bise. Ça vient par claque, ça ressemble à un Mistral d’eau douce. Ça fait même de la vague. Temps idéal pour Boomerang qui est né à Toulon, il creuse ses voiles avec plaisir pour passer le clapot. On ne dort pas, et on ne sent pas la fatigue, car c’est maintenant ou jamais. Les écoutes dans la main, on gratte position sur position dans la nuit ventée. Onze, on dirait ! Et cela ne va pas durer, car encore une fois la molle lémanique nous hante. A la sortie du petit lac notre incompétence dans les petits airs atteint son sommet. Tout le monde nous passe à droite et à gauche et en quelques heures il n’y a qu’un bateau qui nous sauve de la dernière place. 12 heures de déprime. « On ne viendra plus jamais dans ce coin où la régate ressemble au jeu de l’oie ». On ne peut pas supporter encore 36 heures pareilles. Non, demain on va inventer quelques choses, une tactique kamikaze pour revenir dans la course. Notre balise est en panne, il nous est encore plus facile de passer inaperçu. Seule cette idée nous fait tenir bon.

Ce sera le cas. Nos supporters à la maison – et il y en a de plus en plus – nous disent où se situe toute la flotte. On fait différemment : dans un vent forcissant on va épouser la côte française, jamais naviguée jusqu’à présent. Le vent tombe des falaises et nous pousse à +de 10 noeuds sur les surfs. Ça empanne et ça empanne encore dans la nuit. Sous les nuages d’orage et les falaises le vent tourne et forcit. Reflexe méditerranéen : on met le solent, car à la fin de cette course de portant, il faudra bien lofer. Inutile. A la fin du lac on cogne contre l’orage et la molle qui s’en suit. Mais on est revenu au score, la vague sous la montagne nous a fait récupérer plus de trois heures et nous sommes à nouveau à la quatorzième place.

Notre plan a fonctionné, notre habitude de la brise a payé. Avec notre balise en panne et mon accent italien, nous avons peur d’être soupçonné de triche. Nous secouons notre boite jaune et miracle, un bip ! Record de vitesse, 815.07 noeuds et une traversée des montagnes françaises… Il ne reste plus que douze heures à tenir. Nous contenons nos envies d’échappées et choisissons de suivre les filles au spi rose pour éviter la molle avant l’arrivée. Remarquable, tel des guides touristiques, elles nous font découvrir leur beau lac. Elles nous dévoilent leurs cachettes, remplies d’adonnantes et de risées, magiques… La folle course sous l’orage nous a comblés. On a rempli le contrat : s’amuser tous les jours et rester dans la course.

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